Article coécrit par Nadia Antonin avec Céline Antonin.

Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, Donald Trump ambitionne de faire des États-Unis un leader mondial dans le domaine des crypto-actifs. En février 2025, il a œuvré à la création d’un fonds souverain dédié à l’investissement en bitcoins. Le mois suivant, il a annoncé la mise en place d’une réserve nationale de bitcoins, surnommée le « Fort Knox numérique », destinée à servir de réserve de valeur et de bouclier contre les incertitudes monétaires. Parallèlement, il a procédé à une série de nominations clés à la tête des deux principales autorités de régulation financière : la Securities and Exchange Commission (SEC) et la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), plaçant des figures favorables à un encadrement plus souple et pro-crypto à ces postes stratégiques.

C’est dans ce contexte que, le 18 juillet 2025, la Chambre des représentants a adopté à une large majorité le Genius Act (Guiding and Establishing National Innovation for U.S. Stablecoins Act), la première loi américaine visant à encadrer l’usage des stablecoins (ou cyberjetons indexés en français) « de paiement ». Ce texte fixe les conditions d’émission, de gestion et de régulation de ces actifs aux États-Unis. Pour le sénateur républicain Bill Hagerty, cette loi représente une avancée majeure : elle « va renforcer la domination du dollar, protéger les consommateurs et accroître la demande de bons du Trésor américains ». À l’inverse, les démocrates dénoncent une manœuvre intéressée. Ils accusent Donald Trump de vouloir tirer profit de cette nouvelle régulation pour renforcer son propre « empire crypto », au risque de compromettre la stabilité financière du pays et la sécurité nationale.
Le Genius Act marque un tournant majeur dans la stratégie monétaire américaine. En favorisant le développement des stablecoins adossés au dollar tout en écartant les monnaies numériques de banque centrale (MNBC), cette loi institutionnalise un nouveau levier d’influence monétaire : une crypto-dollarisation portée par le secteur privé. Derrière cette initiative se profile une ambition géopolitique explicite : maintenir la suprématie du dollar dans un ordre financier international contesté. Cette dynamique s’accompagne toutefois de risques. Nous rappelons tout d’abord rapidement la définition des stablecoins et les principales dispositions du Genius Act, puis analysons comment le Genius Act s’inscrit dans une logique de puissance économique, avant d’énumérer les risques que cette loi pourrait engendrer.

1. Les stablecoins et les principales dispositions du Genius Act

Dans l’ouvrage intitulé « Crypto-actifs : une menace pour l’ordre monétaire et financier » (janvier 2025), nous donnons des cyberjetons indexés la définition suivante : « jetons qui ont pour objectif de pallier la forte volatilité des crypto-actifs traditionnels grâce à l’indexation de leur valeur sur celle d’une devise ou d’un panier de devises (dollar, euro, yen) dans un rapport de 1 :1 ou encore sur une matière première (or, pétrole) ». Pour chaque unité de stablecoin émise, l’équivalent en monnaie fiat (euro, dollar, etc.) est conservé en réserve par la société émettrice.

Les stablecoins peuvent être utilisés à différentes fins. Certains projets ont pour but de faciliter les paiements, en particulier les paiements transfrontières de détail, qui restent relativement lents et coûteux.

Enfin, il en existe trois catégories : 1) les stablecoins centralisés hors chaîne de blocs indexés sur des monnaies Fiat tels que USDT (Tether) et USD Coin (Circle) ; 2) les stablecoins centralisés garantis par d’autres crypto-actifs comme DAI du protocole maker DAO ; 3) les stablecoins décentralisés algorithmiques qui utilisent des algorithmes et des contrats intelligents (ou smart contracts en anglais) pour ajuster automatiquement leur offre et maintenir l’indexation de leur cours.

La loi Genius définit un stablecoin « de paiement » comme tout actif numérique conçu pour être utilisé comme moyen de paiement ou de règlement lorsque l'émetteur est 1) tenu de convertir ou de racheter l’actif pour une valeur monétaire fixe (par exemple 1 pour 1 dollar) et, 2) s'engage à maintenir une valeur stable par rapport à une monnaie fiduciaire ou à une autre valeur fixe. Cette loi exclut d’une part les espèces ou les monnaies numériques de banque centrale, d’autre part les dépôts et les titres au sens des lois fédérales sur les valeurs mobilières. Par définition, les stablecoins algorithmiques sont exclus de la loi Genius ; leur réglementation est reportée, dans l’attente d’une étude menée par le Trésor qui devrait être rendue un an après l’entrée en vigueur de la loi.

Concernant leur statut juridique, les stablecoins de paiement selon la loi Genius ne seront pas traités comme des titres d'investissement réglementés – il ne sera pas nécessaire de les enregistrer auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) – ni comme des matières premières – qui auraient pu être soumis à la surveillance de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC). Aucun rendement ou intérêt ne pourra être versé aux détenteurs de stablecoins, contrairement aux dépôts bancaires. Par ailleurs, en situation d’insolvabilité, les détenteurs de stablecoins disposeront d’un droit prioritaire sur les réserves dédiées.

En termes de réserves, chaque stablecoin doit être garanti à 100 % par des actifs liquides, principalement des dollars américains, des bons du Trésor ou des dépôts bancaires. Les émetteurs devront publier des rapports mensuels détaillés sur ces réserves, assortis d’un audit annuel obligatoire pour les émetteurs dont la capitalisation boursière dépasse 50 milliards de dollars.

Seuls certains émetteurs agréés (Permitted Payment Stablecoin Issuer) pourront lancer des stablecoins de paiement aux États-Unis : les filiales de banques ou coopératives de crédit assurées, les institutions non bancaires agréées au niveau fédéral par l’Office of the Controller of the Currency (OCC), ou encore les entreprises agréées par un régulateur au niveau d’un simple Etat (si leur encours reste inférieur à 10 milliards de dollars).

2. Les stablecoins, une arme financière pour les États-Unis

Les GAFAM et leur projet de monnaie privée : la ruée vers les stablecoins

Dans la course aux stablecoins, évoquons tout d’abord le cas de Meta (anciennement Facebook). Le 18 juin 2019, Facebook avait annoncé officiellement le lancement d’ici à 2020 de sa propre monnaie, le Libra (renommée Diem en décembre 2020), un stablecoin qui s’appuie sur des « actifs réels ». Le but du projet était entre autres de créer « un système monétaire en marge des États ». Facebook pensait capitaliser sur ses 3,43 milliards d’utilisateurs quotidiens recensés au premier trimestre 2025 pour s’imposer dans les paiements, les services financiers et le commerce électronique.

Mais dès son lancement, le projet s’est trouvé confronté à une levée de boucliers de la part des banques centrales, des régulateurs et des politiques, qui s’inquiétaient pour la stabilité du système financier, de la lutte contre le blanchiment des capitaux (LCB/FT) et du financement du terrorisme, ainsi que de la protection des données personnelles. Face à toutes ces attaques, le projet a été enterré en février 2022. Nous revenons sur les raisons de l’échec du Diem au chapitre 5 de notre livre (« Crypto-actifs : une menace pour l’ordre monétaire et financier »).

Après l’échec de Diem, Meta n’a pas abandonné ses ambitions en matière de crypto-actifs. Ce géant du numérique discute avec de nombreux acteurs du secteur pour intégrer des stablecoins à ses plateformes et à des fins de paiement.

D’autres géants du numérique, les Bigtechs, ne cachent pas leur intention d’avoir leur propre monnaie. Ils se lancent dans la course pour révolutionner les paiements mondiaux. Ainsi, les GAFAM comptent parmi les géants de la tech qui adoptent des mesures décisives pour intégrer les stablecoins à leurs systèmes financiers.

Enfin, les stablecoins constituent un nouvel eldorado pour les géants de la finance. Ainsi, le géant des paiements Mastercard a annoncé début mai 2025 l’intégration de stablecoins à son réseau de paiement mondial via un partenariat avec Circle, deuxième plus gros émetteur.

Des stablecoins pour préserver la suprématie du dollar

« Une loi incroyable (NDR : en parlant du Genius Act) qui fera de l’Amérique le leader incontesté des actifs numériques », Déclaration de Donald Trump sur son réseau social Truth Social« Une loi incroyable (NDR : en parlant du Genius Act) qui fera de l’Amérique le leader incontesté des actifs numériques », Déclaration de Donald Trump sur son réseau social Truth Social.
Face à la montée en puissance de la Chine, l’administration Trump a renoué avec une logique mercantiliste, marquant un net tournant par rapport aux principes du libre-échange. Ce retour au mercantilisme repose sur une idée centrale : le développement économique passe par l’enrichissement de l’État, en notamment du souverain, au moyen du commerce extérieur et de politiques protectionnistes. Cette vision repose sur l’idée que le commerce international est un jeu à somme nulle. Dans ce cadre, chaque nation doit maximiser ses exportations, limiter ses importations, et renforcer ainsi son influence économique et géopolitique face à ses rivaux. Pour atteindre cet objectif, l’un des outils de prédilection de Trump a été l’imposition massive de droits de douane.

Le mercantilisme de Trump comporte également un volet monétaire qui associe deux éléments : maintenir et renforcer la suprématie du dollar en tant que monnaie de réserve au niveau mondial, et développer les stablecoins adossés au dollar. D’aucuns parlent de « crypto-mercantilisme ».

Donald Trump soutient les stablecoins privés indexés sur le dollar américain (comme USDT ou USDC) car ils permettent une dollarisation hors du contrôle direct de la Réserve fédérale (Fed). Contrairement aux monnaies numériques de banque centrale (MNBC), émises par les autorités monétaires et intégrées à la politique monétaire officielle, les stablecoins sont émis par des entités privées, échappant ainsi au levier des taux d’intérêt et à l’intervention de la Fed.

Lors de leur émission, les émetteurs de stablecoins reçoivent des dollars en contrepartie, qu’ils investissent massivement dans des instruments liquides, principalement des bons du Trésor américain. Cela crée un flux de capitaux privé vers le marché de la dette souveraine américaine, agissant comme un canal alternatif de monétisation de la dette. Cette architecture favorise un réseau mondial de paiements numériques en dollars, sans recourir à l’infrastructure bancaire classique, ce qui étend la zone d’influence monétaire des États-Unis. Le stablecoin devient ainsi un instrument de politique économique extérieure, soutenant la demande structurelle de dollar et l’ancrant comme actif de réserve numérique. Washington mise sur les stablecoins pour préserver l’hégémonie du dollar dans le commerce mondial, face aux tentatives des BRICS de réduire leur dépendance à la monnaie américaine.

3. Les risques associés aux stablecoins

Des risques systémiques
Selon un rapport publié en septembre 2024 par la société de capital-risque Castel Island ventures, 99,0 % des stablecoins en circulation sont adossés au dollar. En outre, d’après Amundi, 80 % des transactions en stablecoins ont lieu en dehors des États-Unis.

L’essor des stablecoins adossés au dollar, accéléré par l’adoption de la loi Genius, fait craindre des risques systémiques. Notons tout d’abord que les dispositions du Genius Act ne permettent pas de protéger les détenteurs contre les pertes en cas de défaillance ou de faillite de l’émetteur, même s’ils sont prioritaires en cas de remboursement. Se pose dès lors une double question cruciale : les déclarations des émetteurs sur leurs réserves sont-elles fiables, et ces réserves sont-elles réellement suffisantes pour garantir tous les stablecoins ? Par ailleurs, si un émetteur ne respecte pas la transparence requise (audit, rapports mensuels, ségrégation des fonds…), cela peut miner la confiance. En cas de perte de confiance — par exemple, si un stablecoin venait à perdre sa parité avec le dollar — un mouvement de panique (ou « bank run ») pourrait survenir : un grand nombre de détenteurs chercheraient simultanément à convertir leurs actifs, mettant en péril la capacité des émetteurs privés à honorer leurs engagements. La stabilité de la dette publique américaine elle-même pourrait être affectée, dans la mesure où ces émetteurs détiennent massivement des titres du Trésor.

Les banques centrales européennes n’ignorent pas ces menaces. La Banque centrale européenne a déjà exprimé ses préoccupations, tandis que la Banque d’Angleterre s’oppose fermement à l’émission de stablecoins par des entités privées, mettant en garde contre les risques de contagion qui pourraient déstabiliser l’ensemble du système financier mondial.

Une menace pour la souveraineté monétaire des États
Les stablecoins sont porteurs de risques pour la souveraineté monétaire car ils vont se substituer aux devises classiques et échapper au contrôle des banques centrales. En favorisant leur développement hors du champ de la régulation monétaire centralisée, Donald Trump encourage une désintermédiation du système monétaire traditionnel : le rôle de la Fed s’en trouve affaibli, tandis que les avantages géoéconomiques du dollar sont maintenus, voire renforcés.

Alors que les Américains voient dans les stablecoins un moyen de maintenir la domination monétaire mondiale par le dollar, la BCE les perçoit comme un risque d’atteinte à la souveraineté monétaire. Le dernier rapport sur la stabilité financière publié en juin 2025 par la Banque de France souligne que l’essor rapide des stablecoins adossés au dollar, encouragé par la nouvelle administration européenne, « ne doit pas se faire au détriment de la souveraineté monétaire européenne ». Dès lors, la stratégie de la BCE pour tenter de contrer l’hégémonie américaine consiste à présenter l’euro numérique comme le meilleur rempart pour contrecarrer l’influence croissante des stablecoins américains et minimiser le recours des citoyens européens à des solutions étrangères.

Les risques d’entrave à la conduite de la politique monétaire
La cryptoïsation croissante des échanges, notamment via l’adoption massive des stablecoins, remet en question les leviers traditionnels de la politique monétaire. Les banques centrales, en particulier, exercent historiquement leur mandat en régulant l’offre de monnaie et en influençant les taux d’intérêt à travers des outils comme les opérations d’open market ou les taux directeurs.

Lorsque les utilisateurs privilégient les stablecoins pour stocker de la valeur ou effectuer des transactions, la demande de monnaie centrale (dépôts bancaires, espèces) peut diminuer, affaiblissant ainsi la transmission de la politique monétaire aux agents économiques. En outre, cette désintermédiation monétaire pourrait également affecter le canal du crédit bancaire, car les dépôts — principale source de refinancement des banques — pourraient se contracter au profit des stablecoins, ce qui limiterait la capacité du système bancaire à financer l’économie réelle.

Les risques de fraude
Les risques de blanchiment, de terrorisme et de logiciel rançonneur (ou ransomware en anglais) sont particulièrement élevés eu égard à leur anonymat ou pseudonymat qui ne permet pas de remonter à l’identité du détenteur. Ne pas confondre avec le concept de traçabilité. Selon le Groupe d’action financière (GAFI), les stablecoins représentent désormais la majeure partie des activités illicites sur la chaîne de blocs (environ 51 milliards de dollars en 2024).

Pour conclure, en adoptant le Genius Act, les États-Unis ouvrent la voie à une dollarisation numérique qui échappe aux garde-fous traditionnels des politiques monétaires. Si cette approche renforce temporairement l’influence américaine, elle affaiblit parallèlement les mécanismes de régulation monétaire et expose le système à des risques de liquidité, de désintermédiation et de perte de souveraineté. La réponse des banques centrales, notamment européennes, devra être prompte, coordonnée et crédible, afin de préserver la souveraineté monétaire.

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