La France serait désormais l’homme malade de l’Europe. En 2006, dans son ouvrage intitulé « La France au XXI ème siècle : nouvelles perspectives », Emil Julius Gumbel, mathématicien et statisticien qui a joué un rôle clé dans le développement de la théorie des valeurs extrêmes, écrivait : « Le coq gaulois dressé sur ses ergots a fait place à une poule mouillée qui a peur de tout. Pourquoi ce vertige français, alors que le pays a tant d’atouts pour rebondir ? ». Il rajoute : « on peut affirmer que la France ne tombe pas. « En revanche, elle a mal ».

L’expression « L’Homme malade de l’Europe » est une étiquette donnée à un État situé en Europe qui connaît des difficultés économiques, des troubles sociaux ou un appauvrissement.

Dans un passé lointain, cette image a surtout été utilisée pour désigner l’Empire ottoman (prédécesseur de l’actuelle Turquie qui, rappelons-le, ne se situe pas en Europe mais en Asie Mineure), lorsqu’il était en déclin au 19ème siècle.

En juillet 2023, Nicolas Baverez, dans son article, « La France homme malade de l’Europe » expose les « véritables raisons de l’accélération du décrochage de la France, devenue l’homme malade de l’Europe ». Il évoque la « faillite économique », la « faillite sociale », la « faillite financière », la « faillite civique », « la faillite politique » et la « faillite morale ».

Qu’espérer de mieux que le travail pour redresser la France ? Comme le déclare Pierre Gattaz, « il est temps de repenser notre rapport au travail pour s’aligner sur nos voisins et les exigences du monde d’aujourd’hui ».

1. Le rapport des Français au travail

Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, Christian Baudelot et Michel Gollac ont réalisé un important travail d’enquête sur le rapport des Français au travail. Dans leur ouvrage « Travailler pour être heureux ? Le bonheur et le travail en France » (2003), ils démontrent que plus d’un quart des personnes interrogées, toutes catégories professionnelles confondues, considèrent que le travail est une composante importante du bonheur.

Mais aujourd’hui, les Français veulent plus de temps libre quitte à gagner moins d’argent. Le rapport au travail a changé et la crise de la Covid-19 a accentué ces transformations.

1.1. Les Français privilégient le temps libre

D’après l’INSEE, le temps libre est « le temps qui n’est consacré ni aux besoins physiologiques ni au travail ni aux tâches domestiques ni au transport ».

Dans un article « Je t’aime, moi non plus » : les ambivalences du nouveau rapport au travail » (janvier 2023) basé sur une enquête IFOP menée en 2022, Flora Baumlin et Romain Bendavid soulignent que le travail occupe aujourd’hui une place moins centrale dans la vie des Français et les symboles de réussite professionnelle érigés durant les 30 Glorieuses sont en perte de vitesse. Ainsi, alors qu’en 2008 une large majorité des Français préféraient gagner de l’argent au détriment du temps libre, aujourd’hui, 61 % préfèrent gagner moins d’argent, mais avoir plus de temps libre. Le rapport s’est inversé.

Selon une étude de Manpower, « aujourd’hui, plus d’un salarié sur trois (36 %) se dit prêt à passer à la semaine de quatre jours en échange d’une perte de salaire de 5 %.

Flora Baumlin, directrice d’études à l’Ifop, écrit : « Nous constatons une évolution des aspirations des salariés avec de nouveaux rapports entre le temps de travail et le temps libre ».

D’après les chiffres de l’OCDE, le temps de travail en France serait le plus bas en Europe : 664 heures par habitant en 2023 contre une moyenne européenne de 770 heures, soit 16 % de moins que dans les autres pays européens. Dans le détail, un Espagnol occupe son poste de travail durant 715 heures, un Allemand 729 heures, un Italien 767 heures, un Portugais dépasse de peu les 800 heures. Les travailleurs luxembourgeois arrivent largement en tête avec 1 114 heures. Quant aux Américains, ils affichent un total de 835 heures.

1.2. Que penser du droit à la paresse ?

En 1880, Paul Lafargue a écrit un pamphlet « le droit à la paresse » qui ironise l’amour du travail. Il revendique un travail maximum de trois heures par jour ».

Pourquoi travailler alors qu’il existe des mécanismes de solidarité qui permettent aux personnes qui ont peu ou pas travaillé du tout de vivre décemment, en l’absence ou en complément d’une très faible pension de retraite ! Un de ces mécanismes est l'allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA), financée par l’Etat et versée mensuellement pour garantir un « minimum vieillesse ».

Alors que près de 40 % des bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) ont moins de 35 ans, au 4ème trimestre 2024, d’après les données de la DARES, 480 000 emplois sont non pourvus dans certains secteurs comme l’hôtellerie-restauration, l’aide à domicile et les services à la personne. « Il n’y a pas de sots métiers », dit le proverbe. Chaque travail a son importance et est digne d’intérêt. L’assistanat doit être perçu comme un encouragement à la paresse, une négation de la liberté et de la responsabilité de l’individu, un manque de dignité, une aliénation.

Les partisans de la décroissance - concept né dans les années 1970 avec le rapport Meadows -, prônent le « détravail ». Le 4 février 2023, le collectif nantais « Travailler moins » a lancé la première journée dédiée au « détravail ». Son fondateur, Matthieu Fleurance, milite pour les 32 heures et le temps partiel inconditionnel. Pour les militants de ce collectif, « la quête du bonheur ne doit plus passer par le travail ». Ils dénoncent le travail « comme l’activité principale pour subvenir à nos besoins » et veulent redonner au temps libre ses lettres de noblesse.

L’économiste et députée Sandrine Rousseau (« Droit à la paresse », Revue Administration de janvier 2024), défend le droit à la paresse face à la valeur travail. Dans la même veine idéologique, certains économistes dénoncent le soupçon de paresse qui pèse sur les allocataires de minima sociaux.

Pour d’autres auteurs en revanche, le travail conserve sa place centrale dans les sociétés contemporaines. Ainsi, Dominique Schnapper dans son traité de Sociologie du travail (1998) déclare que le travail assure la dignité des individus et fonde l’essentiel des échanges sociaux.

Au-delà de sa fonction économique, le travail est une richesse, un vecteur d’épanouissement personnel, d’émancipation et de valorisation sociale. Il offre des opportunités d’apprentissage, d’interaction sociale et de réalisation de soi.

Selon Nicolas Baverez, « les marchés financiers, les agences de notation, l’Union européenne, la BCE, le FMI […] placent la France devant un choix clair : le redressement ou la mise sous tutelle. Face à la situation dégradée de la France, faut-il opter pour le droit à la paresse plutôt que le devoir de travailler ? La réponse va de soi : « il faut remettre la France au travail ».

2. Rétablir la valeur travail pour sortir du marasme

La France étant le pays où le nombre d’individus qui travaillent étant le plus faible, le PIB par habitant est moins élevé qu’ailleurs et l’Etat providence doit dépenser beaucoup et sans grande efficacité pour assister ceux qui ne travaillent pas.

En France, la valeur travail en France est dévalorisée, elle bat de l’aile. Les vacances, les loisirs prennent une place de plus en plus importante au détriment du travail. Le télétravail a accéléré ce phénomène de dévalorisation du travail.

2.1. Redonner au travail ses titres de noblesse et encourager l’adhésion au travail

Pour sortir de l’impasse où nous nous trouvons – un endettement de 113 % du PIB, soit près de 3 305 milliards d’euros, un déficit public qui atteint 5,8 % du PIB en 2024, un important déficit extérieur, une croissance faible, un chômage élevé, une augmentation des défaillances d’entreprises - , une dégradation des services publics, il faut lutter contre le désamour au travail et redonner au travail et au mérite leurs titres de noblesse.

Franck Morel de l’Institut Montaigne, rappelle à juste titre que « le grand défi pour les années à venir sera de ressusciter l’adhésion au travail dans notre société, en garantissant à chacun un travail choisi ». Il rajoute : « Il appartient aux acteurs politiques, économiques et sociaux de travailler main dans la main pour mener à bien ce chantier structurel ». De son côté, Ghislaine Ottenheimer, rédactrice en chef chez Challenges, confirme que « les chiffres parlent d’eux-mêmes. La France affiche le plus fort déficit de la zone euro et on y travaille trois semaines de moins par an qu’en Allemagne qui est à la moyenne européenne ». De même, dans « La puissance et la sagesse », Georges Friedman affirme que « la civilisation technicienne ne peut pas être une civilisation du loisir ». « L’heure de la pétanque n’est pas arrivée ». déclare l’écrivain Gérard Belloin.

A la question « Faut-il travailler plus en France ? », certains économistes se retranchent délibérément et répondent que « ce n’est pas à l’économiste de répondre à cette question ». En ma qualité d’économiste, j’atteste qu’il faut travailler plus et plus longtemps pour sauver le modèle français qui favorise trop l’assistanat et qui préfère sacrifier ses aînés plutôt que de se mettre au travail (N. Antonin (2024), « Dette publique : pourquoi vouloir punir les retraités ? », ANDESE).

Pour lutter contre l’aggravation du déficit public, plutôt que s’en prendre aux retraités, pourquoi ne pas agir pour le maintien dans l’emploi des personnes vieillissantes ? En France, l’âge de départ à la retraite, 62 ans et 3 mois, reste dans la fourchette basse. Même après la réforme des retraites de 2023, la France demeure parmi les pays européens où l’âge légal de départ en retraite est le plus précoce. La plupart des Etats membres de l’UE ont un âge légal de départ à la retraite proche de 65 ans.

L’avenir du travail passe non seulement par les jeunes, mais aussi par les seniors. En France, 58,4 % des personnes âgées de 55 à 64 ans occupent un emploi en 2023 selon les chiffres publiés par les services du ministère du travail. Ce taux qui a atteint son plus haut niveau depuis 1975 reste inférieur à celui de la moyenne de l'Union européenne, qui est de 63,9%. Face à cette situation, il est urgent de changer notre regard sur l’employabilité des plus de 50 ans.

En résumé, il faut valoriser le travail et remettre au goût du jour le sens de l’effort.

Dans une tribune intitulée « «Malaise au travail ou perte de la valeur travail?» (juin 2023), Olivier Klein, ancien Directeur Général de la BRED et professeur de macro-économie financière et de politique monétaire à HEC déclarait : « si la valeur travail n’est pas rétablie au plus tôt, nous allons tout droit vers une crise économique, financière et sociale majeure ». En comprenant qu’il n’est de richesse que de travail ».

3. Glossaire

Assistanat : Le fait d'être aidé, assisté ou secouru par des organismes publics ou privés.

Décroissance : Situation ou processus économique qui implique la cessation ou la réduction de la production et de la consommation mondiale.
Cette baisse des richesses économiques résulte d’une volonté active et non d’une récession.

Dette publique : Au sens du Traité de Maastricht, ensemble des dettes contractées par les administrations publiques : administrations centrales, administrations locales et administrations de sécurité sociale.

Rapport Meadows ou rapport du Club de Rome : Rapport élaboré en 1972 par les scientifiques du Massachussetts Institute of Technology (MIT) qui annonçait pour la première fois au monde les limites physiques de la croissance économique.

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