En 2018, le Président Emmanuel Macron affirmait « qu’on mettait un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortaient pas ».

Une étude Ifop (février 2025) commandée par Contribuables Associés montre qu’une majorité de Français trouve le « système social trop généreux ».

Selon cette étude, « près de la moitié des Français (46 %) estiment que le niveau des aides sociales en France est globalement trop élevé, une opinion en hausse depuis 2018 (+6 points) ». Par ailleurs, « 76 % des Français estiment qu’il y a trop d’assistanat » en France, que notre modèle social a trop d’effets pervers et qu’il n’encourage pas à faire des efforts ». […] « 80 % de la population française contre 78 % en 2017 ont le sentiment de plus contribuer au système social que d’en bénéficier. […] « Face à ces constats, la volonté d’une réforme profonde du système progresse fortement, passant de 26 % des sondés en 2017 à 36 % en 2025 (+ 10 points). A l’inverse, seuls 9 % des Français souhaitent maintenir le système tel qu’il est ». Pour Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop, « cette montée en puissance du discours anti-assistanat est le produit du renforcement de notre modèle social en réponse au chômage de masse qui a commencé à s’installer à la fin des années 1980 ».

Après avoir examiné les concepts de « redistribution » et de « ruissellement », nous montrerons que la France est championne de la redistribution.

1. Analyse conceptuelle de la redistribution et du ruissellement

1.1. Le concept de redistribution

De tout temps, l’État a eu des fonctions d’assistance. Aujourd’hui, ces dernières se sont fortement développées et revêtent une signification nouvelle. Nous sommes passés de la protection à la redistribution. Les administrations ont été amenées à prendre une place déterminante dans la redistribution.

La redistribution mise en place par l’Etat providence peut se définir comme l’ensemble des opérations qui concourent au partage des richesses créées au cours d’une période donnée. Elle résulte du prélèvement des impôts et des cotisations d’une part et des versements de prestations sociales d’autre part.

On distingue habituellement la redistribution verticale et la redistribution horizontale. La redistribution verticale consiste à réduire les inégalités (de revenus et de patrimoine) entre les riches et les pauvres. Elle désigne les opérations de transfert entre riches et pauvres. La redistribution horizontale vise en premier lieu à assurer une protection sociale pour tous les agents économiques. Chaque individu doit être protégé contre les aléas de la vie (maladie, accident, chômage, handicap, …). Dans le système de redistribution horizontale, le bien-portant paie pour le malade, l’actif pour le retraité, le célibataire sans enfants pour les familles nombreuses, etc.

1.2. La notion de ruissellement

Le concept de ruissellement (trickle down economics en anglais), que l’on doit au chroniqueur et humoriste Will Rogers, est avant tout politique et non académique. Il ne trouve que peu de soutiens parmi les économistes.

Il existe plusieurs versions de ce principe, dont celle de la courbe de Laffer. En bref, si l’on donne de l’argent aux riches via des diminutions d’impôt, ils vont investir. Cela va créer de la croissance et cela sera bénéfique pour tout le monde, y compris pour les plus démunis.

2. La France, championne de la redistribution

La France se caractérise non seulement par une inégalité devant l’imposition, mais aussi par une importante redistribution. Elle en serait la championne. D’après l’organisme européen de statistique Eurostat, la France fait figure de bon élève concernant la redistribution à destination des plus démunis. Selon une étude du Centre d’observation de la société intitulée « Pauvreté : la France s’en sort moins mal que ses voisins européens », publiée en juin 2022, « la France est l’un des pays d’Europe où le taux de pauvreté est parmi les plus faibles. Il s’élevait à 8,3 % au seuil de 50 % du niveau de vie médian en 2019 selon Eurostat ». Par ailleurs, contrairement à ce que pensent les Français les moins bien payés, l’échelle des salaires est bien plus resserrée aujourd’hui qu’il y a 25 ans, souligne une étude de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES).

2.1. L'mportance de la redistribution en France

Le système fiscal français, l’un des plus lourds au monde, est l'un des plus redistributifs d'Europe.

L'opposition idéologique entre l'impôt échange et l’impôt redistributif a évolué vers une préférence pour la redistribution : l'équité l'a emporté sur l'efficacité économique.

Le poids même de la fiscalité en France traduit une volonté de redistribution. En France, moins de la moitié de la population éligible à l’impôt paie l’impôt sur le revenu : très exactement 44,7 % en 2023 d’après les chiffres publiés mi-avril par la Direction générale des finances publiques (DGFIP). Ce chiffre révèle que « l’effort fiscal » est concentré sur un nombre de contribuables qui s’amenuise. Dans un ouvrage intitulé « France Portrait social », édition 2023, l’INSEE souligne que du côté des prélèvements directs, l’impôt sur le revenu est le plus redistributif. Ainsi, en 2022 il participe pour 31 % à la réduction des inégalités de niveau de vie. Les contributions sociales et les cotisations d’allocations familiales, faiblement progressives, participent à hauteur de 8 % seulement à la baisse des inégalités.

En France, les prestations sociales compensent fortement les écarts de revenus et rendent le système de prélèvements obligatoires redistributif pour les ménages à faible revenu. Pour Alexandre Mirlicourtois, directeur de la conjoncture et de la prévision chez Xerfi, si l'effort contributif est plus important en France qu'ailleurs, c'est en partie parce que le modèle social français redistribue des revenus de façon plus massive. Selon l’étude de l’INSEE de septembre 2023 citée précédemment, 25 % du revenu national est distribué et 57 % des Français en sont des bénéficiaires nets. Les mécanismes de redistribution élargie bénéficient plus qu’ils ne coûtent à ces derniers. «  Plus de 95 % des personnes parmi les 15 % les plus modestes sont bénéficiaires nets de la redistribution élargie, contre 13 % parmi les 5 % les plus aisés ».

Dans son ouvrage intitulé « Les nouveaux rouages de l’économie », Jean-Marie Albertini pose la question de savoir pourquoi les Français sont hostiles aux impôts redistributifs. Il écrit : « Ils demeurent au fond d’eux-mêmes hostiles à une redistribution des revenus et ne réprouvent que faiblement la fraude fiscale. Chacun préfère bénéficier d’un petit privilège ». De son côté, l’économiste Alberto Alesina, professeur d’économie à Harvard, dans une Tribune du journal Le Monde de mars 2019, souligne et explique la différence d’attitude entre Américains et Français vis-à-vis de la redistribution. Il écrit : les Américains, eux, considèrent la possibilité d’ascension sociale comme un substitut à la redistribution : si les pauvres les plus méritants sont capables de sortir de leur condition, il est inutile de les aider par la générosité publique, et ceux qui ne s’en sortent pas par leurs propres moyens ne le méritent pas. Les Européens, eux, dans leur grande majorité, estiment que les pauvres sont malchanceux, qu’ils sont dans l’incapacité d’améliorer leur sort même quand ils s’y efforcent, et que par conséquent ils ont besoin de l’aide et de la protection des gouvernements face à une économie de marché impitoyable et inéquitable ». (NDR : En France, le mérite n’a pas vraiment sa place ! Il n’a plus ses titres de noblesse. Il semble qu’il ait disparu au profit de la prime à l’incompétence, résultant du népotisme et du copinage. D’après le principe de Dilbert que l’on doit au dessinateur Scott Adams, les employés les plus incompétents deviennent toujours managers. Voir article de Nadia Antonin : « Pourquoi un tel acharnement en France contre la méritocratie ? »).

Alors que les couches populaires sont les grandes gagnantes de la politique de redistribution mise en œuvre par la puissance publique et que les riches parviennent à échapper à l’impôt car partis en exil fiscal, seules les classes moyennes constituent des contributeurs nets au système de redistribution.

Enfin, la plateforme d’accompagnement administratif et social Mes Allocs.fr a étudié les dépenses de l’OCDE pour les aides sociales. D’après cette jeune pousse indépendante de l’Etat, les dépenses en aides sociales en pourcentage du PIB placent la France au 1er rang : 31% du PIB est alloué aux aides sociales. Nous trouvons en deuxième place, la Finlande et la Belgique, avec 29% du PIB dépensés dans les aides sociales et en troisième place, le Danemark avec 28% du PIB dépensé. Pour rédiger cette étude, l’équipe de Mes Allocs s’est inspirée du Social Progress Index. Cet indice, publié par l’ONG Social Progress Imperative, s'articule autour de 12 composantes et de 57 indicateurs distincts. Le cadre ne fournit pas seulement un score et un classement globaux des pays, mais permet également une analyse comparative des domaines spécifiques de force et de faiblesse. Dans le classement évoqué précédemment, la Corée du Sud, est notée 1 sur la base de cet indice mais n’est que 34ème en termes de dépenses en pourcentage de son PIB. Ce qui signifie qu’elle dépense peu mais de manière efficace. A l’inverse, la France est le pays qui dépense le plus pour les aides sociales en pourcentage du PIB mais n’arrive qu’en 2ème catégorie sur le Social Progress Index, signe qu’elle pourrait être plus efficace au niveau de la gestion des prestations sociales.

2.2.L'impact de la redistribution

L’ampleur de la redistribution est mesurée en comparant les inégalités de revenu entre ménages avant et après la mise en œuvre des instruments de redistribution que sont les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques. Ainsi, d’après l’INSEE (voir article intitulé « La redistribution élargie, incluant l’ensemble des transferts monétaires et les services publics, améliore le niveau de vie de 57 % des personnes », septembre 2023), avant transferts, les ménages aisés ont un revenu 18 fois plus élevé que celui des ménages pauvres, contre 1 à 3 après transferts.

Dans une étude publiée en juillet 2024, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) dévoile la mise à jour d’un ensemble de données portant sur des indicateurs de pauvreté avant et après redistribution, de niveau de vie et de décomposition du revenu. Ces nouvelles données sont le résultat de l’enquête Revenus fiscaux et sociaux (ERFS) de l’INSEE. L’étude révèle que : 1) en 2021, la fiscalité directe et les prestations sociales non contributives telles que les allocations familiales ou le RSA ont permis de diminuer d’un tiers le nombre de personnes pauvres ; 2) les prestations sociales non contributives représentent au total 38 % du revenu disponible des ménages pauvres (14 % de minima sociaux, 11 % d’aides au logement, 10 % de prestations familiales et 3 % de prime d’activité) ; 3) les prestations sociales non contributives, jointes à la fiscalité directe, contribuent à réduire fortement les inégalités de niveau de vie : ainsi, en 2021, le rapport entre le niveau de vie total des 20 % des individus les plus aisés et celui des 20 % les plus modestes passe de 8,2 à 4,5 grâce à la redistribution.

Une étude publiée par la Cour des comptes en février 2022 « Les prélèvements obligatoires au regard des enjeux distributifs » montre - en prenant comme critère l’indice de Gini – le rôle important du système socio-fiscal français dans les réductions des inégalités.

3. Conclusion

Dans son ouvrage intitulé « Tyrannie de la redistribution », Thierry Afschrift, professeur de droit fiscal et avocat fiscaliste, accuse« les États faussement solidaires à vouloir imposer une forme d’égalitarisme par la voie autoritaire ». Il dénonce le processus par lequel tous les individus deviennent les esclaves de l’Etat, les uns parce qu’imposables à merci, les autres parce qu’assistés à sa merci. Pour cet auteur, la politique de redistribution justifie désormais la dérive de nos sociétés démocratiques vers le despotisme annoncé par Tocqueville lorsque la passion de l’égalité conçue comme égalitarisme et non comme égalité en droit des personnes l’emporte sur le goût de la liberté.

Pour Patrick Artus, « la politique généreuse de redistribution et de protection sociale en France est financée d'une manière qui interfère avec le fonctionnement normal des marchés ». Il en conclut que « la France n’est pas du tout une économie sociale de marché ». Par ailleurs, il déclare « qu’il faut sortir de la fascination française pour la redistribution et se demander comment on peut réduire le besoin de redistribution ».

4. Glossaire

Assistanat : Le fait d’être aidé, assisté ou secouru par des organismes publics ou privés.
Note : Il est utilisé avec une connotation négative qui laisse entendre que la redistribution est trop importante, que les personnes aidées se complaisent dans leur situation d’assistés et ne sont pas prêts à fournir des efforts pour s’en sortir.

Impôt échange : Prix à payer par le contribuable pour la sécurité et les services que lui apporte l'État.

Impôt redistributif : Impôt qui vise à réduire les écarts de revenus entre les ménages d'une même société.

Indice (ou coefficient de Gini) : Indicateur synthétique permettant de rendre compte du niveau d'inégalité pour une variable et sur une population donnée (Source : INSEE).

Prélèvements obligatoires : Ensemble des recettes fiscales (les impôts de l’État, des collectivités locales et de l’Union européenne) et les cotisations sociales.

Politique redistributive : Ensemble des mesures prises par l’État ou par d’autres administrations publiques pour modifier la répartition des revenus en prélevant des impôts et des cotisations sociales et en distribuant des prestations sociales.

Prestation contributive : Prestation versée en contrepartie de cotisations.
Note : Les pensions de retraite versées en contrepartie des cotisations vieillesse payées durant la carrière sont un exemple de prestation contributive.

Prestation non contributive : Prestation versée sans condition de cotisation préalable.

Prestations sociales ou transferts sociaux : Transferts versés (en espèces ou en nature) à des individus ou à des familles afin de réduire la charge financière que représente la protection contre divers risques (Source : INSEE).

Redistribution élargie : Redistribution qui intègre la totalité des transferts publics, versés et reçus, et notamment une valorisation monétaire des services publics.
Note : Ce concept est fondé sur l’idée que tout impôt prélevé a, in fine, une contrepartie directe ou indirecte pour les ménages.

Revenu disponible brut : Revenu qui reste à la disposition des ménages pour la consommation et l'épargne une fois déduits les prélèvements fiscaux et sociaux (Source : INSEE).

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