Le 12 mars 2026, l’Autorité des marchés financiers (AMF), la Banque de France et la direction générale du Trésor (DG Trésor) ont lancé un groupe stratégique de place dédié à l’innovation et à la tokenisation (conversion en jetons) de la finance.

Ce groupe vise à identifier des projets concrets et à faciliter l’adoption de la tokenisation, c’est-à-dire l’émission d’instruments financiers et la réalisation d’opérations financières reposant sur la technologie des registres distribués (distributed ledger technology ou DLT en anglais).

Les possibilités offertes par les technologies de registre distribué (DLT) comme la chaîne de blocs (blockchain) ont permis l’émergence de monnaies numériques de banque centrale (MNBC), de stablecoins (jetons indexés en français) et de dépôts tokenisés.

L'euro numérique est une monnaie publique, émise par une banque centrale et qui a cours légal alors que les stablecoins et les dépôts tokenisés sont proposés par des acteurs privés. Les stablecoins sont émis le plus souvent par des établissements de monnaie électronique (EME) et les dépôts tokenisés, quant à eux, sont émis uniquement par des banques.

Dans le présent article, nous allons nous intéresser aux différences entre stablecoins et dépôts tokenisés car, comme le soulignent les auteurs d’un rapport publié par la Réserve fédérale de New York en février 2026, ces deux instruments sont souvent confondus. Ils sont considérés comme identiques et utilisés de manière interchangeable, alors qu’il existe entre eux des différences au niveau juridique, économique et règlementaire.

Deux instruments avec des caractéristiques différentes

Les stablecoins sont des « jetons qui ont pour objectif de pallier la forte volatilité des crypto-actifs traditionnels grâce à l’indexation de leur valeur sur celle d’une devise ou d’un panier de devises (dollar, euro, yen) dans un rapport de 1 :1 ou encore sur une matière première (or, pétrole) » (Céline Antonin et Nadia Antonin, « Crypto-actifs : une menace pour l’ordre monétaire et financier (2ème édition, mars 2026).

Il existe quatre catégories de stablecoins : 1) les stablecoins adossés à la monnaie fiat comme Tether et USDC ; les stablecoins décentralisés adossés à d’autres crypto-actifs comme DAI émis par Maker DAO ; 3) les stablecoins décentralisés algorithmiques ; 4) les stablecoins adossés à des matières premières.

Le marché des stablecoins, qui a atteint 305 milliards de dollars de capitalisation en janvier 2026, reste dominé par le dollar (95 % de capitalisation) et les deux acteurs majeurs sont Tether (USDT) qui représente 63 % de part de marché et Circle (USDC) (26 % de part de marché). La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, alerte sur le risque d’une dollarisation numérique portée par les stablecoins. Se montrant également sceptique à l’égard des stablecoins adossés à l’euro, elle s’oppose au Président de la Bundesbank Joachim Nagel qui a soutenu un écosystème de stablecoins en euros en février 2026 et à un consortium Qivalis de douze grandes banques européennes qui prépare le lancement d’un stablecoin en euro régulé sous MiCAR (Markets in Crypto-Assets Regulation) au second semestre 2026. Dans son discours du 8 mai 2026 prononcé dans le cadre du Forum économique Amérique latine de la Banque d’Espagne, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE) a déclaré que « l’argument en faveur de la promotion des stablescoins libellés en euro apparaît bien plus faible qu’il n’y paraît ». Elle a insisté sur la nécessité pour l’Europe de se concentrer sur la construction d’une infrastructure de règlement tokenisée ancrée dans la monnaie des banques centrales plutôt que de reproduire le modèle de stablecoin américain. S’appuyant sur la faillite de la Silicon Valley Bank de mars 2023, la BCE refuse de déléguer la gestion monétaire à des entités vulnérables aux paniques bancaires. Enfin, Christine Lagarde a exprimé des inquiétudes concernant les risques que posent les stablecoins libellés en euros pour la stabilité financière et la transmission de la politique monétaire.

Les dépôts bancaires tokenisés sont des représentations numériques des dépôts bancaires d’un client, émises sous forme de jetons sur une chaîne de blocs ou un registre distribué. Comme les dépôts bancaires classiques, ils maintiennent une source de financement productrice de crédits pour les banques. Contrairement aux crypto-actifs dont ceux de deuxième génération c’est-à-dire les stablecoins, ils sont émis et garantis par des banques réglementées, assurant ainsi confiance et stabilité, tout en assurant les avantages technologiques de la chaîne de blocs. Adossés à des dépôts en monnaie fiduciaire pour un ratio de 1 :1, chaque jeton correspond à un montant équivalent d’argent détenu sur un compte bancaire. Ainsi, lorsqu’un client dépose de l’argent dans une banque participante, cette dernière émet un montant équivalent de dépôt tokenisés sur une chaîne de blocs garantissant ainsi que chaque jeton est entièrement adossé à de la monnaie fiduciaire réelle. Ils sont couverts par le système de garantie des dépôts et soumis à une règlementation prudentielle complète.

Quelques exemples de dépôts tokenisés sont le JPM Coin de JP Morgan, les obligations tokenisées de la Société générale sur la chaîne de blocs Ethereum et les dépôts tokenisés de Citygroup.

Tableau récapitulatif des différences entre stablecoins et dépôts tokenisés

 

Stablecoin

Dépôt tokenisé

Emetteur

Banque et surtout établissement de monnaie électronique

Banque commerciale

Nature juridique

Crypto-actif de deuxième génération

Dépôt bancaire

Garantie de la parité

Réserves (pas entièrement garanties ou transparentes)

Passif des banques réglementées

Cadre juridique

MiCA en Europe

Genius Act aux États-Unis

Règlementation bancaire

Garantie des dépôts

Aucune garantie

Garantie des dépôts

 

Les principaux risques liés à la confusion entre stablecoin et dépôt tokenisé

Les deux instruments se ressemblent techniquement mais ils n’ont ni la même nature juridique, ni le même niveau de risque, ni la même garantie.

Ainsi, la confusion entre ces deux instruments crée plusieurs risques et tout d’abord un premier risque lié à la transparence et à la fiabilité des réserves concernant les stablecoins. Comme nous l’écrivons dans notre ouvrage évoqué précédemment « Crypto-actifs : une menace pour l’ordre monétaire et financier », « le principal risque inhérent aux stablecoins est lié à la réserve d’actifs que les émetteurs déclarent constituer pour maintenir la stabilité. Ces actifs détenus en collatéral ne sont pas équivalents à la monnaie banque centrale : Un certain nombre d’émetteurs pourraient tromper les investisseurs sur la qualité et la suffisance de leurs réserves pour garantir tous les stablecoins ». En 2021, l’entreprise Tether s’est vu infliger une amende de 41 millions de dollars (plus de 35 millions d’euros) par la Commodity Futures Trading Commission des États-Unis, pour avoir fait de fausses déclarations sur la composition de ses réserves.

Un autre danger fondamental est celui de la liquidité. Prenons le cas d’un émetteur qui ne respecte pas la transparence requise (audit, rapports mensuels, ségrégation des fonds…). Le non-respect de la promesse de stabilité d’un stablecoin peut miner la confiance. En cas de perte de confiance — par exemple, si un stablecoin venait à perdre sa parité avec le dollar — un mouvement de panique (ou « bank run ») pourrait survenir : un grand nombre de détenteurs chercheraient simultanément à convertir leurs actifs, mettant en péril la capacité des émetteurs privés à honorer leurs engagements.

La confusion permet aussi l’arbitrage règlementaire. Les émetteurs de stablecoins exercent des activités similaires à celles des banques sans avoir à subir les contraintes prudentielles des banques. D’aucuns en concluent que les émetteurs de stablecoins font de la finance parallèle ou de la finance de l’ombre (shadow banking). Cela étant, les stablecoins n’étant pas assimilables à des dépôts bancaires, ils sont exclus du mécanisme de garantie des dépôts. Par ailleurs les émetteurs de stablecoins ne bénéficient pas du refinancement des banques centrales et n’ont donc pas un accès direct à la liquidité d’urgence ou de crise.

Enfin, si les stablecoins sont perçus comme équivalents aux dépôts, ils peuvent concurrencer la monnaie bancaire traditionnelle, déplacer les dépôts hors du système bancaire et affaiblir la transmission de la politique monétaire.

« L’avenir des systèmes monétaires et de paiement sera caractérisé par l’évolution, et non par une révolution cryptographique radicale. […] « L’argent est trop un bien public et trop une préoccupation de sécurité nationale pour être laissé à des acteurs privés, anonymes et décentralisés. D’une manière ou d’une autre, elle restera du ressort de l’Etat », écrit Nouriel Roubini (« L’argent ne connaîtra pas de révolution », octobre 2025).

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