Face à la dérive des comptes publics, les idées ne manquent pas pour trouver de nouvelles recettes. Parmi les plus faciles, une cible revient avec une insistance croissante : les retraités. Leur longévité, fruit des progrès sociaux, médicaux et économiques, serait-elle devenue une charge dont ils devraient eux-mêmes payer le prix ? Comme si vivre plus longtemps, après des décennies de labeur et de cotisations, dans un monde du travail qui offrait moins d’avantages sociaux et matériels qu’aujourd’hui, constituait désormais un privilège qu’il faudrait corriger.
Faut-il transformer l’allongement de l’espérance de vie en faute qu’il faudrait faire payer à ceux qui en bénéficient ?
Derrière cette volonté de taxer les retraités pour tenter de rétablir l’équilibre des comptes publics se dessine un problème plus profond : celui d’un conflit entre générations. A force de présenter les retraités comme des privilégiés dont il faudrait réduire les droits, certains économistes et responsables politiques sont en train de transformer une question budgétaire en conflit intergénérationnel. La longévité devrait être considérée comme une conquête collective. Elle ne devrait pas devenir le prétexte à une mise en concurrence des générations, qui fragilise la cohésion sociale.
En tant qu’économiste, je réfléchis à d’autres solutions que l’opposition entre les générations pour résorber le déficit de la France. Je n’adhère pas à ce type de facilité qui, sous couvert de redressement budgétaire, ne fait qu’attiser les rancœurs. L’efficacité économique ne consiste pas à appauvrir des retraités qui sont exclus du marché du travail eu égard à leur âge au bénéfice de jeunes en pleine capacité de travailler. L’efficacité économique doit prévaloir sur toute autre considération. Elle consiste à faire produire le plus gros « gâteau » afin que la part de chacun soit la plus grande possible.
Les Français vivent plus longtemps, mais leur espérance de vie en bonne santé reste stable
Les chiffres de l’INSEE confirment une augmentation de l’espérance de vie au cours des dernières décennies. En 1995, l’espérance de vie à la naissance était de 81,9 ans pour les femmes et de 73,8 ans pour les hommes. En 2025, elle atteint 85,9 ans pour les femmes et 80,3 ans pour les hommes. Cela représente une augmentation de 4 ans pour les femmes et de 6,5 ans pour les hommes en trente ans. Toutefois, cette hausse de l’espérance de vie ne signifie pas nécessairement que nous vivons plus longtemps en bonne santé. En 2024, l’espérance de vie sans incapacité était de 64,1 ans pour les femmes et de 63,7 ans pour les hommes.
Le fait de vivre plus longtemps, souvent avec des problèmes de santé, accroît les dépenses des retraités, alors même que leurs revenus diminuent généralement après leur départ à la retraite.
Pourquoi considérer les retraités comme des privilégiés et vouloir les taxer alors qu’avec l’âge, certaines dépenses peuvent augmenter. La longévité représente un coût accru pour les retraités : 1) la hausse des dépenses de santé ; 2) le financement potentiel d’un manque d’autonomie ou d’un séjour en EHPAD dont les coûts sont particulièrement élevés. Le patrimoine accumulé sert d’abord de « coussin de sécurité » indispensable pour les retraités eux-mêmes avant d’être transmis.
Quand la longévité contrarie les intérêts successoraux
L’allongement de l’espérance de vie peut créer, chez certains héritiers, des frustrations et des tensions familiales. Faut- il pour autant taxer les retraités parce qu’ils vivent plus longtemps ?
Avec l’allongement de la durée de vie, les parents transmettent leur patrimoine plus tard. Ainsi, certains héritiers ressentent de la frustration lorsque leurs parents vivent longtemps, notamment parce que la transmission du patrimoine est retardée. La longévité peut devenir une « mauvaise nouvelle financière ».
Aujourd’hui en France, l’âge moyen auquel on hérite de ses parents se situe autour de 50 à 55 ans, contre 30 ans au début du XXème siècle.
Selon une enquête de l’INSEE du 7 avril 2026 intitulée « Début 2024, en France hors Mayotte, 41 % des ménages ont déjà hérité et 20 % ont déjà reçu une donation », en France, les ménages ayant déjà hérité sont eux-mêmes relativement âgés : début 2024, 60 % avaient une personne de référence âgée d’au moins 60 ans, D’aucuns parlent du paradoxe de « l’héritier trop âgé ».
Un futur héritier peut avoir le sentiment que l’héritage est à la fois plus tardif et susceptible d’être moins important, notamment lorsque le patrimoine du retraité est progressivement mobilisé pour financer ses dépenses de vie, de santé, de dépendance ou d’hébergement en EHPAD. Cela ne saurait toutefois conduire à considérer les retraités comme responsables de cette situation : personne ne devrait avoir à mourir plus tôt pour transmettre son patrimoine.
Considérer la longévité des retraités comme un problème, parce qu’elle retarde l’héritage, est contraire au principe de solidarité entre générations. Le fait qu’un héritage arrive plus tard peut être frustrant pour certains héritiers, mais cette frustration ne saurait transformer la longévité en faute sociale. Vivre plus longtemps n’est ni une faute, ni un privilège dont les retraités devraient avoir honte. L’allongement de l’espérance de vie est le résultat de progrès médicaux, sociaux et économiques dont bénéficie l’ensemble de la société.
Si la société estime que l’allongement de l’espérance de vie crée une difficulté financière pour notre système de retraite, elle doit avoir le courage d’en assumer les conséquences collectives : reculer l’âge de départ à la retraite, redonner au travail ses titres de noblesse en mettant en place des stratégies qui fournissent les incitations nécessaires pour travailler (reconnaissance du mérite et des compétences, recrutement de bons managers, …) et qui permettent d’en finir avec l’assistanat qui coûte très cher à la nation. Elle ne devrait pas faire des retraités les responsables de leur propre longévité.
Il serait dangereux de confondre une question économique et démographique avec une appréciation de la valeur d’une vie humaine.
Une société qui en vient à faire de la longévité de ses retraités un motif de taxation peut-elle encore se prétendre guidée par les valeurs d’éthique, de solidarité et de dignité ?
Conclusion
Comme le préconisent Henri Madras et Louis Dirn, « pour la gestion de notre société, il faut arrêter de considérer le troisième âge comme un poids qui en freine l’essor ». Contrairement à ce que pensent certains, ce n’est pas en discriminant les retraités que la France va diminuer de manière drastique sa dette publique et sortir de son climat délétère.
Sans méconnaître les contraintes financières structurelles auxquelles sont confrontés les systèmes de retraite, il convient néanmoins d’interroger la légitimité normative d’une contribution fiscale indexée sur l’âge
En définitive, nous sommes en train de bâtir une société qui préfère sacrifier ses aînés plutôt que se mettre au travail.
© Copyright ANDESE
Le présent document est protégé par les dispositions du code de la propriété intellectuelle. Les droits d'auteur sont la propriété exclusive d'ANDESE (Association Nationale des Docteurs ès Sciences Économiques et en Sciences de Gestion). La copie ou la reproduction (y compris la publication et la diffusion), intégrale ou partielle, par quelque moyen que ce soit (notamment électronique) sans le consentement de l’éditeur constituent un délit de contrefaçon sanctionné par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.